Le couple en violence : enjeux conjugaux de la violence


Intervention de Mme Marie-Jacques Bidan de l’association AVAC de Toulouse, lors du colloque AFTVS-FNACAV, le 27 juin 2019

 

         « Vaste sujet aux diverses facettes : je n’aurai la prétention que d’en aborder une tout petite partie, dans les limites de mes compétences, puisque, en tant que psychologue, psychanalyste, je ne suis pas, et de loin, qualifiée pour développer la problématique des rapports de genre, que je ne saurais cependant ignorer.

Je me centrerai simplement sur la question : qu’est-ce qui est en jeu , quel est ce jeu que joue un couple en violence ? Là aussi, impossible d’être exhaustif quand chaque situation, chaque couple apporte ses nuances. C’est donc, au risque d’être quelque peu caricaturale que je dirai : à quoi fait-on jou-jou ? Car, vous le comprenez, je vais développer un fonctionnement où nous sommes sur une prédominance de fixations archaïques, voire de régressions.

Soyons clairs : « faire jou-jou » n’est pas forcément un terrain où s’ébattent tous les plaisirs ; ce peut être aussi parce qu’on n’a pas trouvé autre chose à faire : écart qui nous laisse l’espoir que la psychothérapie pourra faire évoluer vers une meilleure maturation psychique.

Mais revenons à nos débuts : ces jeux sont d’abord un jeu de corps, de ce corps qui n’est pas sorti du maternel, du ventre dont on vient, de l’épaule ou du sein qui reposent, du doigt que l’on suce ou mordille et qui apaise, des bras qui encerclent, des cuisses où l’on câline : ce corps maternel a-t-il envahi ou a-t-il manqué (ce qui l’a rendu d’autant plus attrayant) ? Il est recherché inlassablement dans ce couple où la règle n’est pas arrivée. Quelle règle ? celle des frontières, des limites, de l’ordre, de la métaphore. Dans un couple en violence, s’il y a eu accouchement de l’un, c’est l’autre, l’Autre qui n’est pas advenu. L’autre est réduit à un étayage : « je ne peux pas vivre sans toi »… « Si tu pars, je me suicide »…

Dans ces couples, les règles du jeu ne sont pas posées, qui vont définir deux êtres dans la différence, donc dans leur autonomie, leur différenciation l’un de l’autre en tant que sujets ; même les mots ne sont pas encore des mots. Ils n’ont pas acquis ce qui fait que le langage est métaphore : ces mots sont cinglants comme les pulsions qu’ils transportent « Je vais te tuer », cassants de la brutalité de ce qui n’a pas encore su se symboliser en désir : « T’as pas de couilles », « t’es qu’une ordure »… Même le manque de syntaxe des expressions le révèle : il n’y a pas la syntaxe de la langue, mais le jet d’une pulsion, le bruit pour le bruit, celui qui fait mal, le son, le grognement, le grondement, celui du « volcan » repéré par les acteurs de la violence conjugale, le souffle de la guerre, d’une guerre dont les causes ont été oubliées, non réelles et non conceptualisées. Ce n’est pas « la guerre des boutons », ce n’est pas le conflit de « la guerre froide » du roman d’Amélie NOTHOMB (1993) entre les gamins de différentes nations jouant dans les combles des bâtiments réservés aux familles dont les parents sont Diplomates… Non, c’est la guerre sans raison, celle d’une histoire coloniale sur laquelle revient Alexis Jenni dans « Féroces Infirmes » selon une figuration qui ressemble à celle de « nos » scènes domestiques. « Vingt ans et de quoi avons-nous l’air ? des gamins armés jusqu’aux dents, encadrés par cinq ou six types à la trentaine cabossée, qui en ont vu d’autres et dont ils ne parlent qu’entre eux ; des armes, tout le monde en a un jour tenu dans les mains, les garçons, je veux dire ; tous, même les garçons sensibles qui aiment leur maman par-dessus tout ; tous ont déjà tenu une arme en bois, en plastique, un branchage vaguement façonné, et si non, ils l’ont mimée avec les doigts, deux pour faire le canon, le pouce levé pour le chien, c’est un miracle de la création que la main fasse si facilement une arme, à moins que les armes n’aient été calquées sur la main comme une extension naturelle. Pan-pan, boum-boum, prrr-prrr… les bruits changent, l’esprit reste : j’ te pointe, j’ te flingue. Un bruit suffit, pas même un mot, seulement un souffle impacté, on comprend et « ça marche ».

Quelle tragique mise en scène qui se retrouve se conjuguer sur ce mode dans nos « Scènes de la vie conjugale. » Dans ces « jeux à la guerre », l’ennemi est imaginaire ; c’est ce qui advient aussi chez ces personnes que nous accueillons pour une démarche clinique, chez ces personnes infirmes, handicapées de l’altérité : l’autre se réduit à des représentations : dévorant et dévoré, avide, tout-puissant ou démuni, destructeur, abandonné, jamais aimé (des adjectifs qui peuvent être substantivés à l’occasion tant au masculin qu’au féminin, et qui peuvent se renforcer si les deux conjoints les conjuguent en même temps dans leur histoire de vie. Bien sûr, ce sera sur des modes parfois différents entre masculin et féminin car des trames les ont façonnés de manière différente ; pour preuve, ce morceau ethnologique, tiré de « Façons de dire, façon de faire » d’Yvonne Verdier, sur la vie à Minot, un petit coin de Bourgogne, dans les années 60, témoignage que je suggèrerais de ne pas entendre comme passéiste, se figurant que « les moins de vingt ans ne peuvent pas [le] connaître. »

« Si le temps du champ-les-vaches ne sépare pas garçons et filles, mais constitue, à travers la vie pastorale une initiation commune à l’espace de vie économique du village où plus tard, hommes et femmes auront des tâches complémentaires, les filles, cependant, sont tenues à une conduite moins turbulente, plus modeste, la nuque courbée sur la chaussette à tricoter, les lettres à broder, l’ouvrage. C’est une règle : »en plus des vaches, ma mère me fixait toujours mon ouvrage, elle me le fixait sinon je lisais et je ne travaillais pas. » J’en ai remis des genoux aux pantalons et des pans de chemise ! » Aussi, plus que d’une occupation, il s’agit d’une discipline, d’une formation : réduire l’esprit – ne pas lire – mais aussi plier le corps. « L’ouvrage » est entrave, car si durant cette période les filles vivent le seul moment où elles « traînent » en toute liberté avec les garçons – et c’est là aux champs que se prend, éventuellement, le goût de « traîner », répréhensible plus tard – c’est toujours le tricot à la main.

Dès l’âge le plus tendre, les filles ont ce quelque chose de plus que les garçons et qui embarrasse leurs mouvements. Pendant qu’elle cousent, ils courent, privilège qu’ils garderont toujours ; et on aura noté le caractère beaucoup plus ludique du comportement des garçons, leurs jeux sans entrave qui, dans la période suivante, tournent aux jeux de mains – les bagarres entre bande de gars- alors que les filles, elles, ont toujours en principe, les mains occupées : « il était répréhensible de ne rien faire, quand ma grand-mère me voyait ne rien faire, vite : « Tiens, ma fille, voilà un torchon à ourler ». Modèle de comportement que l’on retrouve à l’âge adulte lorsque, dans les veillées, en deux cercles disjoints, les femmes tricoteront, les hommes joueront aux cartes.

Telle est la morale de la leçon de tricot, une leçon de maintien. »

« Jeux de mains » relève-t-on encore dans ce texte. Combien de grand-mères (souvent elles) ont élevé le ton si des garçons (encore eux) se livraient à des bagarres pour proférer « jeux de mains, jeux de vilains ». De vilains ? ou du Vilain c’est-à-dire du démon, du diable, du péché : sentence morale, mais la morale n’est-elle pas fille coutumière de ce qui est régulé ?

Dans ces couples de violence, c’est souvent par le biais de l’intrusion de la loi républicaine et, difficilement auparavant, que la loi est activée (celle qui instaure l’égalité des droits, le respect des libertés, la vie commune pacifiée, d’écoute, de connivence d’une vie à deux qui cherche à construire et nourrir une suite de rencontres, de partage amoureux.

Mais nous pouvons entendre un autre niveau de précepte qui rejoindrait notre propos, si nous en évacuons sa dimension culpabilisante : « jeux de mains, jeux de vilains. » Si cette injonction a eu sa force, n’est-ce pas aussi qu’elle était une allusion sexuelle à la masturbation, et sexualité, bien sûr, il y a. Quelle est-elle pour une personnalité qui est psychiquement engluée dans le narcissisme, quand le Je n’est pas ou est mal advenu, que le NOUS est mort-né dans l’illusion du passionnel, que le « moi et moi et moi » est dévastateur. Comment peut psychiquement se faire ce passage chanté par le poète « quand s’amuser tout seul ne suffit plus, je connus la prime amourette… » Revoyons un court instant ce passage du film au titre nettement évocateur (en espagnol) « Te doy mis ojos« , où le conjoint ne cesse d’être dans cette demande : « Donne-moi tes yeux », « donne-moi tes seins », « donne-moi ton sexe », « donne-moi ton corps », et où, « envoutée », écrasée d’une telle séduction possessive, elle ne se sent que de répondre : « Je te donne… je te donne… »

Qu’est-ce que cela implique dans nos démarches thérapeutiques avec ces couples, ces personnes dans la violence, que ce soit en individuel, en couple ou en Groupe de Paroles ? C’est d’être engagés nous aussi dans et avec nos ressentis, nos émotions, attentifs à leurs corps qui peuvent se permettre peu à peu des larmes, des sourires dans les échanges, la tonalité de leurs voix qui peuvent n’être que souffles, puis murmures, puis mots dans des articulations en une langue qu’ils pouvaient croire étrangère ; dans leurs positions corporelles, dans leur éveil à l’humour, grande forme du décalé, de la métaphore, voire de métonymies poétiques où tout le monde fait connivence dans sa façon singulière de comprendre et d’entrer en résonnance. Les dispositifs que nous mettrons en place auront tout à gagner à établir des tiercéités qui se respectent entre elles, inductions pour ces personnes happées   par le fusionnel d’émerger de leur construction autour de la dualité : par exemple deux institutions partenaires et la Justice/ le groupe, l’individu, les thérapeutes/le couple, l’institution, les thérapeutes/ les corps, les mots, la loi/etc. Et pour nous thérapeutes : nos bibliothèques/ notre corps/  l’histoire de nos vies où la violence ne nous est pas étrangère, source profonde de jaillissements où nous puisons et à quoi nous mêlons la culture (au sens de Piera Aulagnier) et la poésie (à savoir, tout effet symbolique de métaphore que nous pouvons alors partager). »

Bibliographie :

VERDIER Yvonne (1979), Façons de dire, façons de faire, Paris Gallimard.

JENNI Alexis (2019), Féroces infirmes,  Paris Gallimard.

AULAGNIER Piera (1975), La violence de l’interprétation, Paris, PUF, Le fil rouge.

NOTHOMB Amélie (1993) Le sabotage amoureux, Albin-Michel.

Résumé :

Dans ces couples de violence s’active comme nulle part ailleurs la « dualité » des vécus archaïques, où la corporéité, le non-symbolique dominent avec la recherche de toute-puissance, pour satisfaire les besoins que la « tiercéité » n’a pas pu canaliser. Les prises en charge thérapeutiques revisitent les chemins où les évolutions psychiques se sont coincées.

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