Les auteurs de violence : de qui parle-t-on ?


Au sein de sociétés comme les nôtres, les violences conjugales et familiales sont devenues des phénomènes inacceptables et apparaissent enfin de plus en plus dans leur vérité première : un drame de l’humanité. Environ 10% de femmes victimes de violences, leurs enfants « témoins-victimes », les enfants maltraités et les hommes victimes.

L’ampleur de ce phénomène est tel que son impact social s’en ressent à tous les niveaux de la société. Il s’accompagne d’un coût « psychologique » et économique qui à des conséquences globales sur le fonctionnement de nos sociétés, notamment du fait des développements pathologiques de la personnalité induits par ces violences et leurs conséquences physiologiques.

Pour les femmes victimes d’un processus de violences conjugales, des syndromes dépressifs jusqu’à des traumatismes psychologiques graves.

Pour les enfants, et d’autant plus qu’elles sont conjuguées avec d’autres facteurs, les violences conduisent entre autres formes à des structurations psychopathiques ou perverses de la personnalité, à différents troubles psychiatriques, des phénomènes d’addictions et des conduites à risques. Si d’autres facteurs sont à considérer parmi ceux qui peuvent conduire à ces diverses problématiques, ces violences fournissent un nombre suffisant de déterminants pour que de tels troubles apparaissent chez une personne qui en est victime. Par ailleurs, chez les enfants, les phénomènes de répétition ne seront pas rares, reconduisant ainsi la spirale de ces violences.

Globalement, c’est une augmentation des conduites à risques qui caractérise l’incidence de ces violences sur notre développement collectif. Risques de toutes sortes (pour soi et pour les autres): le développement de pathologies mentales et autres plus ou moins graves et des inhibitions à divers niveaux, jusqu’à l’inhibition du développement de la pensée, des capacités cognitives et affectives, voir l’inhibition du développement physique dans certains cas (cas de nanisme social). Ces violences sont enfin entendues comme une entrave majeure au développement de nos démocraties et des valeurs qui s’y rattachent.

Car, ne nous y trompons pas, que ce soit le respect et la dignité, l’autonomie et la responsabilité ou d’autres encore, ces valeurs, pour êtres vraies, ne sauraient trouver leurs fondements sous le joug de la violence. Elles correspondent à des points d’aboutissement dans le développement de la pensée, développement qui nécessite des « constructions intérieures » fournies pour l’essentiel par l’environnement. Lorsque cet environnement est défaillant, notamment au cours des premières phases du développement, la porte est alors ouverte aux constructions pathologiques, aux fermetures de l’esprit et, finalement, au recours à la violence pour tenter d’endiguer ce qui précisément fait ou a fait violence.

Je ne saurai dire si la violence est dans la nature de l’humain, en tous cas elle est un des possibles, une des possibilités d’expression qui peut le caractériser. Ce que nous savons, ce qui nous apparaît clairement, c’est que la violence engendre la violence. C’est ce que nous montre l’histoire de ces hommes que nous recevons : le plus souvent, un passé où la violence pouvait surgir parfois ou à tous moments, sans prévisibilité aucune sinon dans les situations les plus dramatiques, celle d’un quotidien éternellement renouvelé de violences ou de conduites qui font violence. Considérer ce problème sous cet angle, c’est commencer à penser en terme de prévention à long terme.

Prévenir la violence, c’est se demander ce qu’induisent ces violences, non seulement chez les victimes directes, mais également les victimes indirectes, le plus souvent les enfants, en n’oubliant pas qu’eux-mêmes ont été des enfants… Si tous ne répèteront pas, tous souffriront. La souffrance (qui fait violence…) est un très puissant levier dans les facteurs qui conduisent à la violence. Il l’est d’autant plus qu’elle ne peut être élaborée parce que incompréhensible, injuste ou arbitraire et qu’elle se répète. Il ne s’agit pas ici d’un simple retournement qui inverserait les propositions en faisant de l’auteur de violence une victime qui n’aurait d’autre choix que de recourir à la violence pour se défendre des agressions qu’il subit ou qu’il a subi.

Non, il s’agit de montrer qu’il est des raisons qui conduisent à la violence et, que ces raisons, sans excuser ou justifier les actes commis, sont à prendre en considération telle qu’elles sont si nous voulons avancer et résoudre les problèmes qui nous sont posés. Ces raisons ne présupposent rien quant à la conscience que ces personnes peuvent avoir de la signification de leurs actes et en particulier de leur répétition, et si la question du sens réel de ces actes leur reste obscure, elle ne les dégage pas d’un devoir de remise en cause et de l’obligation de rendre des comptes à la société, d’une part du point de vue de la loi, d’autre part du point de vue de la conscience morale, conscience qui résulte d’une intégration globales de toutes les parties qui composent le Sujet.

Les mécanismes de la violence sont multiples et dépendant de nombreux facteurs et les conditions sociologiques et psychologiques de leur survenue occupent une place prépondérante. Ces conditions sociologiques restent elles-mêmes sujettes aux caractéristiques individuelles qui conduisent, en définitive, tel ou tel individu dans le même contexte social à prendre la « décision » de recourir ou non à la violence. (Entendez par décision l’ensemble des processus conscients et inconscients qui permettent d’agir un comportement ou un autre).

Enfin, nous noterons que la violence au sens générique du terme regroupe un grand nombre de faits de violences qui ne sont pas tous superposables les uns aux autres et qu’il y a lieu de distinguer. Ces distinctions à réaliser sont importantes ne serait ce que pour mieux appréhender les phénomènes qui nous occupent, tenter d’établir des pronostics et adopter des stratégies de prise en charge adaptées aux diverses situations rencontrées

Alors de qui parle-t-on lorsque nous parlons des auteurs de violences? Vous comprenez déjà je l’imagine qu’il n’y a pas une réponse mais une multitude de réponses et aussi de questions sans réponses, que ces réponses ou non-réponses dépendent de tel ou tel type de catégorisation, de perspective et, pour nous, essentiellement du style de personnalité sousjacent et du contexte social dans lequel cette personnalité est immergée. Au plus général, nous pourrions dire que la présence d’éléments psychopathologiques est une systématique. L’atteinte du psychisme par ces éléments est globale ou sectorisée et, dans ce dernier cas, peut ne se révéler que dans des contextes précis et touchant plus particulièrement la sphère affective. Les relations amoureuses se prêtent ainsi particulièrement bien à leur émergence, notamment lorsque ces relations perdurent. La dimension narcissique où se joue la problématique de l’amour et de l’estime de soi en est un autre domaine de prédilection. De « l’avoir tort ou raison » au « c’est comme ça qu’il faut faire ou penser » en passant par « tu n’es qu’une bonne à rien et je suis le meilleur (car celui qui sait) », tous les prétextes conduisent d’une manière ou d’une autre à la mise en avant d’une revendication narcissique qui masque dans la plupart des cas d’intenses sentiments de dévalorisation.

Un autre domaine sensible et fortement lié au précédent, concerne le lien amoureux où l’autre est bien souvent pensé comme une projection de soi idéalisée ou dévalorisée : « Je hais de toi ce qui est semblable à moi… ». S’y adjoint les attentes infantiles où se rejouent sans cesse des craintes d’abandon et de rejet que viennent dissimuler par exemple des sentiments de jalousie. Ces sentiments servent également au dessein de la possessivité et en-deçà, au besoin d’emprise qui exprime lui-même l’atteinte identitaire et le besoin de contrôler, à la fois pour s’assurer de la satisfaction de ses besoins, qu’ils soient affectifs, libidinaux ou autres, et pour s’assurer de sa capacité à agir sur les autres et l’extérieur. Ces traits et d’autres encore ne sont pas synonymes de violences. Ils représentent plutôt la surface visible d’un ensemble d’éléments intérieurs, des « objets mentaux », provenant d’un vécu intériorisé qui se sont structurés entre eux pour former des sortes de schémas directeurs vers lesquels est reconduit le sujet chaque fois qu’il rencontre une situation qui, par une analogie ou une autre, lui rappelle ces premiers éléments à partir desquels il s’est construit.

Qu’ils soient conflictuels ou douloureux , ils concourent ensemble à créer un « climat psychologique » qui met en permanence l’individu sous tension et le conduit à recourir à divers mécanismes défensifs pour ne plus les éprouver tels quels. Dans nombre de cas, cette tension produit une irritabilité constante, propice au déclenchement de réactions impulsives ou plus subversivement, à l’instauration d’un « faux- Soi » et de conduites en rapport avec cette construction pathologique de la personnalité. Pour continuer, je vais m’attacher à vous décrire quelques traits et mécanismes qui caractérisent la personnalité de certains auteurs de violences. Ces traits et mécanismes assez communs, peuvent varier dans leur intensité pour des raisons structurelles et contextuelles. Ainsi, le cas de violences agies en réponse à une situation particulière, une critique par exemple de leur compagne.

Ce qui caractérise nombre d’auteurs de violences, notamment lorsque ces violences aboutissent à des violences physiques, c’est le débordement émotionnel qu’ils ne peuvent endiguer par faillite des structures de contrôle et/ou par l’excès d’intensité du courant émotionnel qui les saisissent dans certaines situations. Outre ce que nous pouvons saisir des faits rapportés aussi bien par eux-mêmes que par les victimes de ces violences, la passation de tests psychologiques vient confirmer cette difficulté rencontrée chez toutes ces personnes au niveau du contrôle des émotions ou des impulsions. L’intensité des émotions ou des impulsions ressenties provoque une tendance à la paralysie du système de pensée ou à son « emballement » si vous me permettez cette expression, entraînant un sentiment de confusion, de perte du sens et de contrôle de la pensée. On ne trouve plus les mots, non pas parce que l’on ne sait pas communiquer, non pas parce que l’on n’a pas les mots pour le dire mais bien parce que l’appareil de pensée ne peut plus penser normalement.. Quelques phrases retenues parmi d’autres illustrent la violence du flux  émotionnel : « lorsqu’elle m’a dit ça, c’est comme si une aiguille m’était rentrée dans le cœur » dira untel ou « c’est comme si elle m’avait donné un coup de poignard » dira un autre. On notera la traduction physique des sentiments éprouvés et la violence des images décrites. La perte de contrôle quant à elle s’exprime le plus couramment par des expressions comme: « j’ai pété un plomb », « je ne savais plus ce que je faisais », « elle m’a poussé à bout » Tout se passe comme si l’intégrité psychique de la personne était menacée ou atteinte, comme si la victime, c’était lui.

Parfois, c’est le cas, il peut d’abord avoir été victime des violences de sa compagne, mais même là, la disproportion entre les actes posés d’un coté et ceux qui semblent y répondre de l’autre est telle, qu’ils ne sauraient trouver leur justification dans une seule fonction défensive. En réalité, les seules opérations mentales réalisables correspondent de plus en plus à celles qui seraient normalement utilisées dans une logique de survie. Passé un certain seuil, la réponse à ce qui a été perçu comme une violence venue de l’extérieur sera d’une certain façon logiquement, de faire cesser la menace au plus vite.

Que ce soit le sentiment d’exploser ou celui de devenir fou, ou quand la douleur devient trop forte, cela devient insupportable en soi. Ce qui se joue alors est une sorte de : « c’est elle ou moi » ou, moins dramatiquement en règle générale, un « il faut qu’elle se taise », « je ne peux plus l’entendre »…qui vont conduire au passage à l’acte. Poser en termes de survie, la tuer ou la faire taire selon les cas. La réalité subjective prend le pas sur la réalité tout court. Lorsque nous nous intéressons à cette réalité subjective où les mots deviennent des armes (des poignards, des aiguilles…), les haussements de ton des hurlements ou des critiques, des condamnations sans appel, nous y découvrons tout un pan fantasmatique qui renvoie sans équivoque à d’anciennes relations où les choses furent déjà éprouvées de la sorte ou sur le même mode.

Ces relations concernent l’enfance bien sûr, l’enfance bafouée le plus habituellement par des conduites parentales que nous ne connaissons que trop. Une réalité subjective qui s’appuie également sur un certain nombre d’idées préconçues liées aux contextes sociaux et, surtout, un monde intérieur où règne l’utilisation de mécanismes défensifs dont un des effets majeurs aboutit précisément à travestir la réalité. Plus l’intensité de ces mécanismes est forte, plus le sujet se sent menacé, déforme le réel, et plus il recourt à ces mécanismes, créant ainsi des cercles vicieux dont il peut de moins en moins sortir. Ce dont il s’agit ici, c’est de reprendre, par projection, le contrôle de soi en prenant le contrôle de l’autre, ce que permet généralement le recours à la violence, (même s’il s’agit du meurtre de cet autre).

Ce schéma se complique très vite de la jouissance qui peut être retirée à exercer ce contrôle aussi bien du coté du narcissisme par l’installation ou la restauration d’un sentiment de toute-puissance, que du coté du sadisme par l’infiltration d’éléments libidinaux et agressifs fusionnés. Si ce schéma peut s’appliquer à nombre de situations, il se situe plutôt sur le versant réactionnel. Il conviendrait d’y ajouter par exemple ce qui est fait par cet homme, concrètement (même si plus ou moins inconsciemment), pour aboutir à cette situation où l’autre lui devient insupportable. Comment les contraintes imposées à l’autre deviennent à leur tour des contraintes pour celui qui les a exigées ? Par ailleurs, un mot sur ces violences que rien de concret ne semble avoir provoqué et parmi celles-ci, les violences qui traduisent une volonté manifeste et première de domination et d’emprise sur l’autre.

Ces violences peuvent se jouer uniquement sur le plan psychologique et au fil des jours, détruisent, au sens littéral du terme, les personnes qui en sont victimes. Lorsque l’emprise et la domination sont au premier plan, le traitement s’avère plus difficile car les processus mentaux en jeu dans ces cas là déterminent des lignes de forces structurelles très difficiles ou impossible à modifier. Les comportements sont en accord avec le Moi et la déconstruction de ces lignes de forces se heurte à de très fortes résistances. Si ces cas de figures ne représentent pas l’essentiel de nos consultations, ils forment un ensemble important de personnes qui sont dans de véritables processus de violences, et pas seulement dans des violences occasionnelles et circonstancielles, et face auxquels les conjoints ont plus besoin d’aides et de protections.

En conclusion de ce court résumé, les violences conjugales et familiales sont le fait d’une multitude de personnes qui ne peuvent êtres assimilées les unes aux autres. La nécessité d’une catégorisation plus différenciée est importante tant du point de vue des messages adressés à ces personnes que du point de vue des prises en charge proposées. La prévention de ces violences doit rester une priorité nationale et cette prévention peut se réaliser dès le plus jeune âge au sein des établissements scolaires par exemple. Mais c’est en direction des auteurs eux-mêmes que nous devons mettre l’accent, tant sur le plan de la recherche que sur celui de la généralisation des prises en charge qui nécessitent des approches spécialisées et adaptées.

 

Alain Legrand

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