8 mars 2024 : journée internationale des droits des femmes

‌A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, la FNACAV tenait à réaffirmer son engagement en éclairant encore et toujours le paradoxe qu’il peut y avoir à prendre en charge des auteurs de violences conjugales pour lutter contre les violences faites aux femmes.

Paradoxe ? Oui, car si violence faites aux femmes il y a, c’est en vertu du contrôle qu’exercent les hommes sur les femmes, en particulier dans la sphère intime ; et ce même lorsqu’ils sont habités d’un amour authentique ou d’un désir sincère de changer. Et si domination il y a, donc dominants et dominées, comment lutter contre la violence des hommes, si ce n’est en leur retirant les privilèges qu’ils tirent de leur conduite et en érodant le sentiment d’impunité qui les conforte – particulièrement ceux dont la structure psychologique est une caisse de résonance pour des représentations machistes, guerrières et haineuses ? 

Paradoxe encore quand, entendant les récits effroyables et, hélas, si nombreux de femmes qui subissent chaque jour les violences de leurs partenaires, on sait que, aujourd’hui encore, nombre d’entre elles ne seront pas assez crues et protégées. On sent alors monter une rage sourde contre tous ces hommes et le mal qu’ils font. Comment ressentir de l’empathie, voire de la compassion, pour sortir du jugement et accompagner des êtres qui, non seulement, font souffrir, mais en plus le font en le niant, le minimisant ou le banalisant ?

Cette émotion et l’engagement qui en découle ne sont contradictoires avec la prise en charge que si on n’en reste au stade de l’analyse, où une position annule une autre. Dans l’expérience vécue, il est une place et un temps pour toute chose : une place pour le rapport de force entre classes de genre, pour exprimer une colère légitime et exiger un changement social ; un temps pour la rencontre individuelle, avec des violents en chairs et en os, et non des silhouettes patriarcales sans épaisseur psychologique ou sociale, des hommes qui nous sont en fin de compte toujours proches, qu’ils soient nos, frères, nos pères, nos amis, ou même nos fils, pour reprendre une formule qui a fait date. Ces hommes, quand on les interpelle, opposent souvent à l’explication scientifique de leur comportement des récits de vie qui, aussi idéologiques ou stratégiques soient-ils, leur sont essentiels pour donner un sens à leur conduite, sens qu’il faut comprendre et interpréter pour les engager vers le changement.

Il est aussi possible de sortir, par le haut – par la dialectique donc – de l’alternance parfois inconfortable entre compréhension des causes et colère des effets.

Intellectuellement tout d’abord, en allant aux racines du pouvoir, à la source de misère et d’impuissance dont il sourd toujours, de façon à sortir du dualisme actif/passif, dominant/dominé, qui fait in fine le jeu de l’idéologie patriarcale. On peut adosser ce mouvement à une éthique féministe, celle de l’éthique du care, qui, tout en percevant bien que les privilèges socio-économique des hommes valent mieux que les faveurs qu’ils concèdent aux femmes, fait prendre conscience d’à quel point le monde que nous gribouille l’idéologie masculine constitue un non-sens anthroprologique, source de satisfactions éphémères, tant le refus de la vulnérabilité, caractéristique de la virilité, empêche de tisser des liens intimes authentiques avec les autres (c’est-à-dire des liens où l’on s’expose à souffrir) et contraint à remplacer les biens relationnels, les seuls qui vaillent, par des ersatz que sont les biens matériels et statutaires. Il s’agit alors de dessiner un nouveau pouvoir, pas celui de la domination, le pouvoir-sur pour citer Starhawk dans Rêver l’obscur mais le pouvoir-du-dedans et le pouvoir-avec les autres.

Émotionnellement ensuite, en trouvant un sentiment qui ne nie ni n’affirme le pouvoir. À en rester à la colère, qui donne la force de s’opposer et de renverser le rapport de force, on pérennise ces mêmes rapports de pouvoir, en en faisant l’alpha et l’oméga de la relation. À en demeurer à l’empathie, qui soutient l’autre pour avancer et lui illustre une relation sans rapport de force, on invisibilise le pouvoir en l’ignorant. Les professionnels de la prise en charge le savent, eux qui tiennent la bonne position auprès des auteurs ; celle, intenable, de la confrontation empathique. Pour trouver la force de persévérer dans l’aide, et nous unir toutes et tous dans la lutte contre les violences au-delà des clivages, peut-être nous faut-il cultiver un autre sentiment face au pouvoir patriarcal : la pitié.

Pitié pour cette fuite en avant destructrice à laquelle mène la violence qui détruit, dès le moment où elle s’instille dans la relation, les conditions de possibilité de ce qu’elle recherchait originellement et qui seul pourrait lui donner satisfaction, l’amour, jusqu’à parfois annihiler complètement l’autre, par refus de le laisser à quiconque à défaut de l’avoir pour soi. Pitié devant ces attitudes de fuites (dans la substance, le risque, la performance, le travail productif…) et de contrôles (de soi, de l’autre, de son environnement…) auxquels se socialisent très vite et durablement beaucoup d’hommes, d’autant plus s’ils ont connus des attachements insécures, et qui visent à renforcer les contours d’une bulle protectrice, qui finit cependant toujours par éclater et se révéler pour ce qu’elle est : une somme maladroite de mécanismes de défense face à la perte, des stratégies de maladaptation, de tentatives d’obtenir un pouvoir substantiel pour ne pas souffrir dans l’intimité. Ce qu’on gagne en substance, on le perd en relation.

Que fait la pitié ? Elle démasque le pouvoir-sur pour ce qu’il est : une tentative de contraindre l’autre qui révèle les défaillances d’un soi, qui, pour ne plus être pétris de l’angoisse d’être abandonné, interprète tout écart à sa volonté comme une trahison, ayant trouvé comme pharmakon à son impuissance l’obsession du contrôle d’autrui. La pitié nous met en condition pour apprécier l’intelligence de ces vers de Leonard Cohen dans Anthem, que celles et ceux qui travaillent auprès des auteurs de violences conjugales connaissent bien, et qui devraient guider la lutte :

« Il y a une faille dans toute chose. Et c’est par là qu’entre la lumière. »

Pour la FNACAV
Mateusz EVESQUE
Délégué Général

Lien : https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/

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